France Télécom: vers un nouveau «contrat social»?

Chronologie des événements et rappel des premières mesures annoncées suite à la vague de suicides chez l’opérateur. Nous les commenterons davantage dans un prochain article.

Le jeudi 10 septembre, s’est tenue une réunion exceptionnelle du CNSHSCT (Comité National Santé Hygiène, Sécurité et Conditions de Travail) de France Télécom Orange sur les risques psycho-sociaux dans l’entreprise (communiqué).

Le PDG, Didier Lombard, a annoncé mandater la direction des ressources humaines du groupe « pour faire des propositions concrètes et précises pour répondre aux attentes des salariés ».

Rencontre Xavier Darcos - Didier Lombard

Rencontre Xavier Darcos - Didier Lombard

Il a notamment été décidé de suspendre jusqu’au 31 octobre « toutes les mobilités des personnes concernées par des projets de réorganisation afin de réexaminer les conditions de leur mise en œuvre », d’ouvrir, dès le 18 septembre, « une négociation avec les partenaires sociaux afin de décliner dans le Groupe France Télécom l’accord national interprofessionnel sur le stress ».

Le Groupe a demandé au Dr Eric Albert, psychiatre, directeur de l’institut français d’action sur le stress (IFAS) « d’être le conseiller scientifique qui accompagnera les négociateurs ».

Il a aussi été décidé « de réaliser un état des lieux pour fin novembre avec le soutien d’un cabinet d’expertise indépendant qui sera choisi dans les prochains jours en concertation avec les organisations syndicales » (le choix s’est depuis porté sur le cabinet Technologia, voir plus bas).

Autres décisions annoncées le 10 septembre, « accroître, en effectifs et en moyens, les équipes de médecine du travail et les assistant(e)s sociaux (ales) (+10% de médecins du travail dans les mois qui viennent) », « renforcer, par une centaine de collaborateurs, les équipes RH de proximité » et « généraliser les négociations locales sur l’accompagnement des réorganisations ».

Convocation chez le ministre du Travail

Nouveau communiqué du groupe le mardi 15 septembre, après que le PDG de l’opérateur ait été convoqué le même jour par Xavier Darcos, ministre du Travail et des Relations sociales – entre temps, le 11 septembre une salariée s’est suicidée sur son lieu de travail, à Paris, et le gouvernement (qui représente aussi l’actionnaire principal qu’est l’Etat…) a fini par s’émouvoir.

Aux mesures déjà annoncées la semaine précédente, s’ajoutent notamment celles-ci:

- mise en place immédiate d’un numéro vert, auquel répondent des psychologues extérieurs à l’entreprise;

- lors des négociations internes sur le stress, « la prévention du stress et des risques psychosociaux en cas de mobilité géographique ou professionnelle des salariés, sera prise en compte par le biais de la mise en place d’une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) appropriée offrant aux salariés et à leur encadrement direct une visibilité sur leurs évolutions professionnelles et leur accompagnement ».

- « France Télécom travaillera avec le ministère du Travail afin que l’agrément des services de santé au travail prenne pleinement en compte la prévention des risques psycho-sociaux. France Télécom rappelle sa décision d’embaucher de nouveaux médecins du travail ainsi que de renforcer ses équipes de RH de proximité. »

« Nouveau contrat social » annoncé

On pourra noter au passage qu’une telle mesure intervient après les départs de médecins du travail écœurés de ne pouvoir remplir leur mission : cette annonce méritera d’être suivie de près, et dans la durée, car elle ne saurait produire immédiatement ses effets. Voir également ce dossier de Mediapart (réservé aux abonnés, mais même le chapeau seul mérite lecture) qui mentionne le docteur Catherine Korba, qui mettait en cause la «responsabilité organisationnelle dans la souffrance au travail». Et qui a démissionné au début de l’été, avant l’accélération des suicides dans l’entreprise.

« Didier Lombard a déclaré qu’il mettrait « tout en œuvre pour qu’un nouveau contrat social émerge après cette période de négociations et d’actions. Le France Télécom du mois de décembre ne sera pas le France Télécom d’aujourd’hui ».

Nous observerons que pour l’heure, ce « nouveau contrat social » ne pousse pas jusqu’à mettre fin à la censure électronique qui frappe l’Observatoire du stress créé par deux syndicats, CFE-CGC-Unsa et Sud.

Questionnaire sur le stress d’ici fin octobre

L’AFP annonçait le 24 septembre que France Télécom proposera d’ici fin octobre un questionnaire sur le stress au travail à tous ses salariés. Il sera élaboré par un comité de pilotage paritaire et le cabinet Technologia. Ce dernier mènera des interviews individuelles d’un échantillon représentatif de salariés et « l’analyse sous un angle médical des suicides des derniers mois », rapporte l’AFP.

Technologia avait mené une mission similaire au Technocentre de Renault à Guyancourt (78), après une série de suicides. Voir sa page sur les risques psycho-sociaux et ce propos de Jean-Claude Delgènes, DG de Technologia, sur les entreprises face au risque de suicide, en juin 2009:

Il relève que « les salariés sont aujourd’hui soumis à un certain nombre de contraintes. D’abord, la pression des marchés financiers qui imposent un retour rapide sur investissement. Ensuite, la contrainte du «consommateur roi » et des nouvelles technologies qui, couplées à des indicateurs de performance, mettent les individus de plus en plus dans des situations d’asservissement et non plus d’accomplissement.»

« Un phénomène contagieux en entreprise »

Jean-Claude Delgènes remarque que « les tentatives de suicides sont encore trop souvent banalisées dans les entreprises. Or, une telle attitude augmente la probabilité que ces actes se renouvellent. Cela est d’autant plus vraisemblable que près de 35% des suicides « réussis » ont été précédés d’une première tentative. En entreprise, une tentative de suicide s’apparente à un appel au secours. En s’efforçant de ne pas banaliser cet événement, on peut donc éviter un nouveau passage à l’acte.

Cette prise en compte est primordiale pour l’individu fragilisé, mais aussi, pour l’ensemble du collectif de travail. On sait en effet que le suicide est un phénomène contagieux en entreprise, qui peut entraîner un effet d’imitation chez d’autres salariés. »

3% de chômage en plus = 4,5% de hausse des suicides

Comme le relevait Les Echos la semaine dernière, avant France Télécom, d’autres entreprises, comme Renault, PSA ou EDF, ont dû faire face à plusieurs suicides. La crise durcit encore le danger: selon une étude dirigée par le Dr Stuckler et publiée en juillet dans The Lancet, 3% de hausse du chômage correspondrait à 4,5% d’augmentation des suicides chez les moins de 65 ans, et 28% de hausse des décès liés à l’abus d’alcool.

Mais l’impact de la crise économique n’est pas une fatalité: la même étude a montré que le renforcement des services sociaux pour aider à garder son emploi ou à en retrouver un diminue l’accroissement des suicides. Et qu’à partir de 190 dollars de dépenses par an et par chômeur pour ces services, le chômage n’a plus d’impact sur le suicide.

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